Au seuil de la forteresse Europe

Publié le par Louis

Keep banging
Keep banging on the wall of Fortress Europe

Asian Dub Foundation - Fortress Europe

Des ombres se faufilent entre des containers, s'arrêtent, restent tapies plusieurs minutes à l'abri des projecteurs, puis repartent. Il est minuit sur le port de Tanger. Depuis la plate-forme qui surplombe les quais d'embarquement des ferry pour l'Espagne, nous assistons à un étrange manège. L'immigration illégale prend ici un visage très concret, celui des candidats qui tentent sans relâche de franchir les dernières barrières qui les séparent de l'Europe.
 
 

Pourtant, jusqu'au terminal de départ, les contrôles de police ne semblent pas très stricts. Nous avons franchi sans encombres les trois barrages établis dans l'enceinte du port, bien que notre présence à cette heure avancée soit plus que suspecte. Le dernier ferry a en effet levé l'ancre il y a plus d'une demi-heure et le prochain ne partira pas avant l'aube.

 

Les allées, éclairées comme en plein jour, sont presque vides. Quelques rares chauffeurs de camion somnolent dans leur véhicule ou sirotent un thé à la menthe dans les gargotes du port. Des Espagnols évidemment, mais aussi des Roumains, des Tchèques, des Grecs, des Bulgares... La terrasse où nous nous trouvons, séparée des quais par un petit fossé et une grille de plus de trois mètres, est le seul endroit du port où règne un semblant d'activité.

 

Tangergrille.JPGUne dizaine de jeunes hommes sont accoudés à la balustrade qui surplombe le fossé, attendant négligemment comme l'on peut attendre un spectacle. Ils ne parlent pas, ou peu. Parfois, deux ou trois d'entre eux se détachent du groupe et descendent de quelques mètres la pente faible de la terrasse. Ils s'arrêtent tous au même endroit, regardent en contrebas, repartent comme si de rien n'était.

 

Soudain, un des hommes s'élance par dessus la rambarde, et en un éclair il est passé par dessus la grille et s'est laissé tomber entre deux conteneurs du quai. C'est alors que l'on distingue la fine poutrelle métallique sur laquelle il a couru pour franchir le fossé. Et que l'on comprend tout l'intérêt stratégique du lieu. Ce soir-là, en une demi heure, nous avons vu cinq personnes franchir l'obstacle de la sorte.

 

Une fois sur le quai, impossible de savoir ce que deviennent les candidats à l'émigration illégale. Certains courent se cacher derrière un autre couvert, en attendant le moment propice pour s'embarquer. D'autres se terrent sous des camions, et tenteront de s'accrocher sous la carrosserie quand le véhicule redémarrera. Comment croire, pourtant, que les quelques agents du port et les policiers qui patrouillent sur le quai, ne voient rien, ne surveillent pas spécifiquement cette faille dans la muraille ?

« Les policiers, si tu ne payes pas ils voient, si tu payes ils ne voient pas » nous confie un des jeunes hommes présents. « J'ai beaucoup d'amis qui sont passés comme ça » ajoute-t-il, en pointant du doigt le passage qu'empruntent les émigrants. « Moi je n'essaie pas de passer, mais ça fait trois ans que j'accompagne des gens qui veulent passer. » Ainsi appartiendrait-t-il à un réseau de passeurs. Impossible d'en avoir la confirmation, mais nous en avons vite la conviction. En effet, nous n'avons guère le temps d'échanger plus de mots qu'un homme plus âgé, d'une quarantaine d'années, vient interrompre notre discussion en signifiant à notre interlocuteur d'aller un peu plus loin.

 
   
Nous ne nous éternisons pas sur le port, nous en avons déjà beaucoup vu. Rien de sensationnel, que des scènes apparemment ordinaires ici. Mais ce soir-là à Tanger, nous avons pu voir ce que l'on ne fait que fantasmer depuis l'Europe. Nous avons pu mettre des visages sur l'immigration illégale.

Publié dans Maroc

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