Le tapis volant de la modernité

Publié le par Ecole de Journalisme de Sciences Po

Maroc ■ Dans le sillage du roi Mohamed VI, le pays entend se moderniser via de grands projets structurants.

 

 Le Maroc et la stratégie des petits pas 

 

             

    Guichet administratif unique, régime douanier spécial, exonération des droits d’enregistrement, de taxe sur les dividendes, de TVA sur les produits importés ,de patente et de taxe urbaine pendant 15 ans, d’impôt sur les sociétés pendant 5 ans… La liste est bien longue de ce qu’offre la zone franche de Tanger aux investisseurs étrangers. Sans oublier une grille des salaires qualifiée d’ « attrayante » par la plaquette de la société qui gère le site, et qui détaille les conditions de travail idylliques offertes aux patrons désireux de délocaliser leurs entreprises vers une de ces zones « offshore », au régime économique spécial. On y trouve pêle-mêle une « main d’œuvre abondante et qualifiée », « un absentéisme inferieur à 4% », un « temps légal de travail de 44 heures », ou encore une productivité équivalente « à 90% de celle des pays industrialisés ». De quoi faire saliver les entrepreneurs à la recherche de marges et alimenter les sombres tableaux  que dépeignent les altermondialistes. Il est vrai qu’avec une échelle des salaires s’étalant de 200 euro pour un ouvrier non spécialisé à 1.000 euro pour un cadre, on serait tenté de jeter l’anathème sur ce paradis de l’ultralibéralisme. En l’occurrence, sur le Maroc.


 

               Mais, lorsque l’on parle du Maroc, il ne faut point emprunter de raccourcis hâtifs. Etre un pays arabe sans pétrole n’est pas chose aisée, et le royaume doit donc chercher des voies de développement qui lui soient propres, sans compter sur une quelconque rente. Ce qui passe par l’attraction de capitaux étrangers, au premier chef de ceux des entreprises européennes. Avec une croissance qui devrait bondir de 3,8% en 2006 à 5,8% en 2008 (chiffre officiel du Centre marocain de conjoncture), le royaume alaouite est en plein boom économique, et ce malgré un chômage qui demeure toujours bien au-delà du chiffre officiel de 10%.

 

            Tanger Med, immobilier et TGV  

 

            Outre la capacité à attirer des sociétés étrangères qui font du profit sur son sol

(comme les call centers, dont le chiffre d’affaire de 150 millions d’euro a enregistré une croissance de 33,5% en 1 an), cette industrialisation s’appuie essentiellement sur une politique de grands travaux que le roi Mohamed VI veut structurant pour son pays. L’énorme projet portuaire « Tanger Med », dont la réalisation a commencé depuis 2003, verra le Maroc se doter du quatrième port marchand en Méditerranée  d’ici à 2012. Ce projet, pour un coût de près de 2 milliards d’euro, créera, selon le maître d’ouvrage,  « 25.000 emplois directs, et plus de 250.000 emplois indirects ». C’est aussi lui qui a définitivement convaincu Renault et EADS de venir s’installer dans une région, à seulement 15 kilomètres de Gibraltar, où les immenses projets immobiliers en construction côtoient des clandestins qui ne rêvent que du vieux continent.

 

              Dans la foulée, la Maroc s’est porté en octobre acquéreur d’une ligne TGV qui reliera Tanger à Marrakech entre 2012 et 2015. Un chèque de 3  milliards d’euro ira grossir les comptes d’Alstom, qui a également été retenu (sans appel d’offre) comme constructeur du tramway Rabat-Salé, un projet nouveau en Afrique, et qui entre dans le cadre de l’aménagement des rives du fleuve Bouregreg  (qui coule à Rabat) pour 3,7 milliards de dollars. Ajoutés à cela deux autoroutes récemment achevées (Casablanca-Marrakech et Rabat-Tanger), un grand stade de 69.000 places et une candidature de Tanger pour l’exposition internationale de 2012, et le pays se veut un modèle de développement construit, maitrisé, structurellement stable et diversifié. Le secteur agricole y représente 15%  du PIB, l’industrie 29%, et le secteur tertiaire (commerce, transports, communication, tourisme et administration) 54%. Si l’on se fit à la maxime populaire « quand le bâtiment va, tout va », alors le Maroc se porte bien, puisque ce sont près de 110.000 emplois nouveaux, sur un total de 300.000, qui ont été créés dans ce secteur, selon les chiffres du Ministère des Affaires Générales.

 

              Avec les exports de phosphate, d’acier et de produits manufacturés, les trois autres grandes rentrées de l’économie marocaine proviennent du tourisme (entre 3,5 et 4 milliards d’euro par an), du secteur informel ( qui, selon une étude de l’Université de Casablanca, concentre 39% des emplois non agricoles), et des fonds transférés vers le royaume par les nationaux résidents à l’étranger, soit plus de 4 milliards d’euro de ressources par an.

 

            60% des marocains ont moins de 25 ans

 

            Toutefois, dire que tout va bien pour les sujets de Mohamed VI serait un non sens. La balance commerciale est déficitaire, avec un solde négatif de 9,5 milliard de dirhams (entre 8,5 et 9 milliard d’euro). L’immigration vers le Nord se poursuit, même si de plus en plus de diplômés rentrent au pays après leurs études. Le chômage demeure fort, touchant (officiellement) près de 15% des urbains, qui constituent la moitié de la population du royaume chérifien. Les nombreux quartiers populaires et bidonvilles qui germent en périphérie des grandes villes servent ainsi de terreau aux idées islamistes, et la défiance envers les politiciens y est grande, notamment chez les jeunes ( 60% des 32 millions de Marocains ont moins de 25 ans). Seuls 37% des électeurs se sont déplacés lors des élections législatives de septembre. Reconduite au pouvoir, la coalition anti-islamiste ne jouit donc que d’une faible légitimité, d’autant plus que c’est au roi qu’appartient la réalité des pouvoirs. Mohamed VI, dont les orientations sont contestées par les islamistes (réforme du code de la famille) comme par une gauche qui réclame davantage d’écoles et d’hôpitaux, conserve malgré tout l’attachement de ses sujets, en tant que chef d’Etat et que commandeur des croyants.

           

            Mais, pas dupes, les Marocains attendent des changements concrets, espérant que la locomotive mise en marche par leur souverain via la politique de grands travaux tractera tous les wagons de l’économie marocaine vers plus de richesse, et surtout plus d’équité  ■

François, pour le cours de presse écrite-éco

              

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