Hoba Hoba Spirit: interview de Réda Allali

Publié le par Ecole de Journalisme de Sciences Po

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Reda Allali : « S’engager, c’est d’abord se défendre »
 
Reda Allali est le leader du groupe marocain Hoba Hoba Spirit, principale tête d’affiche au Maroc. Depuis 10 ans, le groupe s’est forgé une réputation qui va désormais bien au delà du royaume, grâce à ses textes caustiques et sa musique « haya », terme qui désigne en fait le mélange des genres, entre rock, reggae, musique gnawa… Ingénieur informatique de formation, Reda Allali se consacre désormais à la musique et tient une chronique dans Tel Quel, le principal hebdomadaire marocain. Nous l’avons rencontré dans un café chic de Casablanca. La trentaine, barbe de trois jours et casquette vissée sur le crâne, il a répondu à nos questions sur le Maroc d’aujourd’hui et son rapport à la création artistique. Détendu, il n’hésite pas à rester silencieux pendant trente secondes, pour réfléchir, avant de répondre..
 
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Que signifie appartenir à un groupe de rock comme Hoba Hoba Spirit aujourd’hui ?
 
Réda Allali. On a passé les années 1970 où les groupes devaient participer au changement de société. Nous, maintenant, on pense que le changement viendra dans la tête de celui qui nous écoute. Ici, il y a des gens qui s’opposent très violemment contre ce qu’on fait, mais au moins on a posé le débat et on en est très heureux.
 
Vous avez l’impression que la société marocaine est prête à écouter ce débat ?
 
Le problème, c’est qu’il y a beaucoup de sujets sous-couverts. Quand je regarde des films marocains, je suis toujours surpris par le décalage immense entre ce qu’on nous montre et la culture marocaine. On n’est quand même pas aussi sinistres ! Il y a une culture de la tchatche, de la rigolade ici. Moi j’aime bien mon pays, j’ai de la tendresse quand je le regarde. J’ai l’insolence de critiquer ce que j’aime. Par exemple, il y a un morceau dans le nouvel album [NDLR : le troisième album du groupe sortira en mars 2008] dans lequel on dit « Il se passe quelque chose mais on ne comprend pas quoi ». On est dans une situation bizarre aujourd’hui : j’ai une petite fille, il y a des jours où je suis optimiste pour elle, d’autres où je suis pessimiste.
 
On compare souvent le Maroc d’aujourd’hui à l’Espagne de la fin des années 70, avec une société en avance par rapport aux politiques…
 
Il faut qu’à un moment les intellectuels ou politiques mettent des concepts sur ce qui se passe pour que cela puisse s’apparenter à un mouvement social ou politique. Par exemple, quand un concert de rap déchaîne des accusations de sionisme, d’homosexualité, en vrac, cela s’appelle juste défendre la liberté d’expression. Mais je ne connais pas grand monde autour de moi qui défende ces concepts. Dès que tu parles de liberté, on te parle de respect, ce qui en fait veut dire soumission. Au Maroc, on a un problème en terme de valeurs, avec des gens qui ne conceptualisent pas. Et quand ils le font, ils n’assument pas. Encore un autre exemple : on a une société qui va vers un délire sexuel de plus en plus intense mais qui a inventé une industrie de la virginité. Donc faire mais ne pas dire. C’est aussi grave.
 
Et quand vous chantez « Je danse sur la tête du système » dans une de vos chansons, cela ne vous pose pas de problème ?
 
Il n’y a rien de polémique dans ce que j’écris. Pour moi, quand je dis « Je danse sur la tête du système », il n’y a rien dedans. C’est parce que vous [les Français] arrivez avec une idée du combat. Par exemple, je suis un artiste français, j’ai mon statut d’intermittent, je suis bien, si je suis malade je vais à l’hôpital. Et puis tu te réveilles le matin et tu te dis, « Ah, j’irais bien m’engager » et tu vas voir les sans abris, les sans papiers. Et donc tu fais un sacrifice énorme et tu fais un concert, en général sur TF1, sur la tolérance, avec 20 millions de téléspectateurs. Là tu es un mec engagée, un héros de la lutte contre l’affreux capital. Mais chez nous c’est pas pareil, c’est ta gueule que tu vois dans le journal, avec des gens qui disent « Ce mec là n’est pas un bon musulman, c’est un danger pour la société, il faut le faire taire, il est manipulé par les sionistes ». Donc ici, s’engager, c’est d’abord se défendre.
 
Donc vous ne revendiquez pas un quelconque rôle vis-à-vis de la société ?
 
Nous on est sur le terrain de l’action. Pourquoi ? Parce que tous les fascismes commencent par la culture. En France, quand tu regardes un film qui ne te plaît pas, il n’y a personne qui dit « Ce film ne me représente pas ». Chez nous, on dit «Hoba ne représente pas le Maroc », comme si tout le monde devait représenter tout le monde. On a très peu de maturité vis-à-vis de la création artistique, subjective, et d’une réalité à un instant T, que tu as envie de voir avec tes yeux propres. Parce que l’identité marocaine est encore fragile. C’est d’une formidable hypocrisie. Par exemple, on estime qu’une prostituée met en danger le pays. On en est là.
Après, nous, on est des musiciens, pas un parti politique, pas l’opposition au PJD [Parti Justice et Développement, les islamistes modérés] ni une force de proposition. Il y a un morceau où on dit « Ne me mettez pas un poids sur les épaules pour me dire qu’il est trop lourd pour moi ». En fait, on se retrouve en première ligne mais on n’a pas vocation à cela. C’est parce que la première ligne est loin derrière.
 
 
Propos recueillis par Louis, François, Anne-Laure et Charlotte
Photos: François et Hoba Hoba spirit
Mise en forme: Sylvain

Publié dans Maroc

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