POLICE ACADEMY - EPISODE 2

Publié le par Jérôme Lefilliâtre

Une semaine « embedded » dans le commissariat de police de Cherbourg (Manche), ça fait un peu peur au début, mais finalement ça se passe bien. Chronique d’un dépucelage en 6 épisodes.


Mardi 27 novembre

 
Ce matin, c’est la tournée du commissaire. On se retrouve au café de l’Hôtel de Ville dès 8 h 30 pour le « p’tit jus » du matin. Les mauvais esprits seront déçus d’apprendre que nous ne buvons que du café, avant d’assister aux audiences du tribunal de police, où Michel Le Cavorzin siège en tant qu’officier du ministère public. Peu de choses intéressantes à la barre : seulement des affaires de voisinage qui tournent en noms d’oiseaux, et entraînent les justiciables devant des tribunaux où ils semblent un peu perdus. En quelques minutes, les audiences sont expédiées par la cour.

 

La tournée continue, en voiture cette fois. J’embarque avec le commissaire dans sa Citroën C5 banalisée, pour une inspection des différents quartiers de la circonscription dont il a la charge. Le commissaire s’intéresse aujourd’hui à quelques exploitations agricoles, où il a l’intention de contrôler les ouvriers qui y travaillent. Cette opération a pour but de vérifier les conditions dans lesquelles exerce cette main d’œuvre souvent peu qualifiée. En clair, il s’agit de contrôler la régularité de leur situation, même si Michel Le Cavorzin se défend de faire la chasse aux sans papiers. Rappelons quand même que le préfet de la Manche faisait partie de ceux qui ont été convoqués il y a quelques semaines par Brice Hortefeux, notre rougeaud ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale, sous le motif qu’ils procédaient à un nombre insuffisant d’expulsions. Le contrôle, ce sera pour plus tard. Dans les exploitations agricoles que nous visitons, personne ne bosse. « Ca, c’est les Normands », explique mon Breton de commissaire.

 

Pendant que nous sillonnons la campagne du Cotentin, le commissaire me parle très librement de la police, de son métier, de ses hommes. Depuis que j’ai intégré le commissariat de Cherbourg, je suis frappé de la liberté de ton des fonctionnaires de police. Alors que j’imaginais me heurter à des murs pleins de méfiance à l’égard d’un journaliste, qui plus est frappé de l’étiquette « Sciences-Po », je découvre des hommes et des femmes qui sont tous prêts à évoquer leur activité, comme si je servais tantôt de défouloir, tantôt de tribune, tantôt de confident.

 

Michel Le Cavorzin me répond sans ambages sur le système des indics, qui servent d’informateurs à la police. Comment réussir à faire de quelqu’un son indic ? « Par un coup de pompe dans le cul ou par une petite rémunération », me répond le commissaire. « C’est une question d’attitude. » Un exemple concret permet de saisir le jeu du chat et de la souris qui lie le policier et son indic. « Un étranger en situation irrégulière se verra attribuer plus facilement une carte de séjour pour quelques mois s’il donne des infos, mais il ne sera pas régularisé définitivement. » Leçon n°1 : il faut toujours récompenser son indic pour bons services rendus, mais ne jamais oublier de conserver un moyen de pression sur lui. Ou comment mettre en pratique la politique du bâton et de la carotte. J’apprends également qu’il existe deux sortes d’indics. Les institutionnels d’abord. Ceux qui perçoivent une rémunération pour leur collaboration – « pas suffisante pour vivre uniquement de ça », prévient le commissaire. Ceux-là sont répertoriés au ministère de l’Intérieur. Et connus de tous les fonctionnaires de police un peu curieux. L’autre espèce d’informateurs est composée par ceux que le commissaire appelle les « honorables correspondants ». En gros, des quidam qui balancent des infos sans rémunération par goût du civisme ou par désir que l’ordre soit maintenu. Des mauvaises langues pourraient les qualifier de « délateurs citoyens »…

 

La tournée du patron se termine à la gare de Cherbourg, où les lycéens en « colère » contre la loi Pécresse se sont rassemblés. Ils sont un peu plus d’un millier selon la police (j’ai enfin compris pourquoi les chiffres de la police étaient toujours plus bas que les autres : c’est parce qu’ils n’aiment pas reconnaître que leur territoire est en proie à l’agitation. Question d’honneur : le maintien de l’ordre est la première des missions de la police nationale). « Les lycéens, il faut s’en méfier, m’explique le commissaire. Ils sont incommandables et imprévisibles. Ca saute partout, sans se rendre compte des dangers d’une manifestation. Faut pas qu’il y ait de martyrs, vous comprenez. » Tout se déroulera bien, les brigades « violences urbaines » n’auront même pas à intervenir. « Cherbourg, c’est pas Villiers-le-Bel », ne manquent pas de me rappeler la plupart des policiers avec qui je discute.

 

L’après-midi, je continue ma visite des locaux, des services et des unités, en compagnie du brigadier-chef Bourdin. Pas la langue dans sa poche, l’homme évoque les difficultés rencontrées par la police dans la France d’aujourd’hui. « On nous en demande toujours plus, mais sans les moyens qui suivent. » Le commissaire Le Cavorzin établit un constat similaire : « on nous demande de plus en plus de technicité. Il faut être compétent partout et dans tous les domaines. » Malgré une augmentation du budget de l’Intérieur pour l’année 2008, les fonctionnaires de police se plaignent de façon presque consensuelle du manque de crédits et des conditions de travail. Il faut dire que le commissariat de Cherbourg, construit il y a quarante ans, et rénové seulement par intermittence, fait peine à voir. Les bureaux du Groupe d’appui judiciaire (GAJ), où sont reçus les mis en cause lors des confrontations ou lorsqu’on recueille leurs dépositions, sont exigus, bourrés de papiers, de dossiers et d’archives, si bien que les agents peuvent difficilement cohabiter. Les murs sont couverts d’une peinture alternativement jaune ou bleue, qui se fend et craquèle sous le poids du temps. Au plafond, les néons produisent une lumière blafarde qui accroît l’aspect glauque et sinistre du central. Difficile de se sentir en confiance quand on pénètre pour la première fois dans cet environnement hostile. L’atmosphère est froide, malgré les éclats de rire que l’on entend parfois dans les couloirs. Si les policiers sont tous d’accord pour déplorer leur cadre de travail, la plupart reconnaissent cependant que l’ambiance est bonne. Et puis, « Cherbourg, c’est tranquille, on est bien… »

 

Il suffit de quelques discussions avec les hommes et les femmes qui peuplent le commissariat pour démonter le mythe du policier en action, toujours le flingue à la main. « Pour ça, il faut regarder la télé, s’amuse le commandant Ledanois, et il faut être assez naïf pour le croire. » On ne tarde pas à s’apercevoir que les agents passent le plus clair de leur temps devant un ordinateur, à respecter des démarches administratives sans fin. « La procédure est devenue tellement lourde aujourd’hui », souligne avec dépit le brigadier-chef Bourdin. Tout mouvement effectué par le moindre policier est acté sous forme de procès-verbal. D’où la constitution d’archives gigantesques et de dossiers sans fin.

Autre plainte récurrente dans  les couloirs du central : le manque de moyens. Beaucoup regrettent d’obtenir cette même réponse, dès lors qu’ils font une demande auprès de leur hiérarchie : « Y’a pas de sou ». La formule est même devenue une private joke à l’intérieur du commissariat. Inutile de demander à suivre une formation pour être un meilleur policier, la réponse est invariablement négative, selon les policiers. Inutile également de chercher à s’enquérir d’une nouvelle étagère ou d’équipements rafraîchis. Le brigadier-chef Bourdin me cite l’exemple de son attirail « violences urbaines » : il est obligé de l’envelopper dans un sac poubelle. Ca nuit un peu à la crédibilité du flic sur le terrain. Le manque de moyens est criant partout. Il n’est qu’à pénétrer dans les bureaux pour constater leur vétusté : les meubles y sont rares et semblent tout droit revenus des années 60 (l’usure en plus).

 

Et Sarkozy alors ? Il n’a rien fait pour améliorer le sort des policiers ? « Vous savez, il est beaucoup moins populaire ici que ce que l’on pourrait croire, corrige le brigadier-chef Bouchin. Il n’a pas été un mauvais ministre de l’Intérieur, mais il s’est servi de la police pour sa carrière politique. » Dans ce commissariat, on ne vénère pas le Président. Comme ailleurs, il y a les pour et les contre. Mais tous reconnaissent que son passage place Beauvau n’a pas été la révolution à laquelle il voudrait faire croire. « Surtout des effets d’annonce, concède le commissaire Le Cavorzin. Sarkozy, en fait c’est trois choses : des réductions d’effectifs, la privatisation de la police et l’instauration d’une culture du résultat. » Le reste n’est que littérature.

Publié dans écrit

Commenter cet article

François 04/12/2007 19:46

Tout à fait d'accord mon cher baptiste...
Vive Filliatre chez les Normands!

baptiste 04/12/2007 01:04

un régal, ces chroniques policières... vivement l'épisode III