Ahmed Benchemsi, fils spirituel de Servan Schreiber

Publié le par Ecole de Journalisme de Sciences Po

Un jeune homme mince et de petite taille s’agite dans la salle de rédaction des hebdomadaires marocains Tel Quel (francophone, 22 000 exemplaires) et Nichane (arabophone, 20 000 exemplaires), située à deux pas de l’Ancienne Médina, à Casablanca. Ahmed Benchemsi, énergique directeur de rédaction et de publication, l’œil rieur et la mine complice, arbore un air juvénile qui ne laisse rien paraître de ses trente-trois ans.

Pourtant, le journaliste n’a rien d’un débutant. La naissance de Tel Quel en 2001 a installé Ahmed Benchemsi parmi la génération montante des journalistes indépendants et entreprenants de l’ère Mohammed VI. Comme la plupart de ses confrères, il est arrivé au journalisme « par accident », à force de croiser les rédacteurs d’un magazine dans l’immeuble où il travaillait comme publicitaire. Et a su s’engager dans la voie qui s’ouvrait avec le décès d’Hassan II, en 1999, après quatre décennies de répression des libertés. « A cette époque, je réfléchissais à émigrer aux Etats-Unis, tant mes perspectives de carrière paraissaient bouchées. La mort d’Hassan II m’a fait l’effet d’un verrou qui saute. L’évidence était que je reste au Maroc ».

Etudiant, Ahmed Benchemsi avait déjà pris la tangente. A l’image de la ville qui l’a vu grandir, Casablanca, capitale économique du pays, Ahmed Benchemsi ne tient pas en place et part en France suivre une maîtrise d’économie à la Sorbonne. Quelques années plus tard, après un bref retour au pays pour affiner sa plume dans un magazine culturel, expérience qui ne le convainc qu’à moitié, il retourne à Paris s’inscrire en troisième cycle à Sciences Po. Ses études contribuent à affûter son sens critique et sa « passion » pour la politique. Désormais, c’est certain, en tant qu’observateur, c’est la chose publique qui l’anime.

Sa rencontre au milieu des années 1990 avec Jean-Louis Servan Schreiber sera à cet égard déterminante. Le célèbre patron de presse français souhaite diversifier son activité et s’investir dans un journal marocain à forte tonalité politique et économique. La Vie économique est le défi jeté par Servan Schreiber, qui veut faire de ce quotidien indépendant une référence dans le paysage médiatique marocain. En contribuant à lancer Ahmed Benchemsi, il lui transmet la rigueur dans le traitement journalistique mais également l’esprit d’innovation, le goût pour l’entreprise. « La Vie économique a été mon école de journalisme, et Servan Schreiber mon gourou, mon maître à penser. C’est un véritable visionnaire pour qui j’ai un respect infini » confesse Ahmed Benchemsi.

A la manière du fondateur de L’Expansion, Ahmed Benchemsi, n’a de cesse de vouloir révolutionner la presse marocaine, inventer de nouveaux formats. Après six mois de démarchages auprès d’investisseurs privés pour réunir le capital, auquel participe Jean-Louis Servan Schreiber, il lance Tel Quel, important au Maroc le concept du newsmagazine à l’occidentale. « Benchemsi est plus un patron de presse qu’un journaliste, et par ailleurs un très bon éditorialiste », dit de lui une ancienne rédactrice de Libération spécialiste du Maghreb qui a noué avec lui d’excellents rapports professionnels. Un « patron de choc », qui dirige de main de maître son équipe de rédaction, décide vite, prend des initiatives, n’a pas peur de trancher. « C’est lui le chef ! Quand vous voulez savoir quelque chose sur Tel Quel, c’est lui que vous voyez, et lui seul », raconte la journaliste qui eut l’idée d’un numéro spécial de Libération en collaboration avec l’hebdomadaire lors des élections législatives marocaines en septembre dernier.

Au sein de la rédaction, Ahmed Benchemsi suscite l’admiration. « C’est un grand professionnel, enthousiaste et passionné, qui assume ses choix », juge Sanaa El Aji, journaliste à Nichane, équivalent arabophone de Tel Quel créé en 2006 suite au succès de l’équipe francophone. Elle tient également à rappeler l’attitude de son directeur alors qu’elle était poursuivie par la justice après avoir signé un dossier sur les blagues prisées des Marocains se moquant de la monarchie et de l’islam. « En plus de gérer les aspects juridiques, Ahmed a été très présent sur le plan amical. C’est la personne qui m’a le plus soutenue. Il m’appelait chaque fois que je craquais. Je lui en serai toujours reconnaissante ».

Les procès, Ahmed Benchemsi connaît. Même si Mohammed VI a considérablement libéralisé le régime et étendu la liberté d’expression, certains sujets, à commencer par la monarchie, restent sensibles et sujets à poursuites. Plusieurs fois condamné, le journaliste continue cependant à contourner les codes, tester les limites. « Les lignes rouges sont aujourd’hui beaucoup plus floues que sous Hassan II. C’est une règle : les dictatures sont toujours plus claires que les régimes en transition ! Alors, il faut tenter et voir si ça passe ». C’est ainsi que Tel Quel a pu sans encombre enquêter sur le salaire du roi, alors que ce dernier n’a pas supporté qu’Ahmed Benchemsi emploie l’arabe dialectal pour s’adresser à lui dans un éditorial de Nichane publié l’été dernier. Poursuivi pour « manquement au respect dû à la personne du roi », Ahmed Benchemsi risque aujourd’hui jusqu’à cinq ans de prison. Son procès, sans cesse repoussé, ne semble pas l’affoler. « Cette affaire est une blague ! Ma dernière audience a duré trente secondes. Je ne crois pas être mis en prison, ce serait mauvais pour l’image du Maroc et de la monarchie ».

Pour autant, Ahmed Benchemsi refuse de se poser en opposant systématique au régime. « Ce n’est pas un militant. C’est un immense pragmatique, un vrai libéral qui avance dans l’espace qu’il a, jamais de façon frontale ni violente. En cela, il est emblématique du Maroc, pays de la modération », explique sa consoeur de Libération. C’est donc tout naturellement qu’Ahmed Benchemsi nourrit l’ambition de décrire chaque semaine « le Maroc tel qu’il est », leitmotiv de Tel Quel. « Je veux rendre compte de l’évolution rapide de mon pays, de ses contradictions, ce qui suppose de sortir du manichéisme. Je ne vis pas Tel Quel et Nichane comme des contre-pouvoirs mais comme des révélateurs de la société marocaine ». Sanaa El Aji confirme : « Il refuse tout populisme, prend beaucoup de recul et pèse toujours les pour et les contre ».

Star dans son journal, véritable boule de nerf, jeune patron à succès, Ahmed Benchemsi, a parfois le défaut d’être un peu trop sûr de lui. « Il a un côté « j’écoute pas beaucoup », souvent persuadé d’avoir raison. Bref, il se prend pour Ahmed Benchemsi ! », s’amuse la journaliste française. « La filiation spirituelle avec Servan Schreiber n’est certainement pas anodine… ».

Baptiste Etchegaray

Publié dans Maroc

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Fantomas 21/12/2008 23:43

A la lecture de ce brillant article, on ne peut que s'incliner devant l'évidence journalistique, superbement démontrée ici :

les littérateurs de Sciences-Po ont la langue toujours aussi agile, et bien vrillée dans le postérieur de leurs aînés !

jerome 04/12/2007 22:56

Mais qui est cette "ancienne rédactrice de Libération" spécialiste du Maroc ?