POLICE ACADEMY - EPISODE 3

Publié le par Jérôme Lefilliâtre

Une semaine « embedded » dans le commissariat de police de Cherbourg (Manche), ça fait un peu peur au début, mais finalement ça se passe bien. Chronique d’un dépucelage en 6 épisodes.

 


Mercredi 28 novembre

 

 

 

Il est 9h quand les commandants arrivent dans le bureau du commissaire. Comme tous les jours, Michel Le Cavorzin reçoit les chefs d’unité pour faire le point sur ce qui s’est passé la veille. Rien d’extraordinaire : les manifs, deux gardes à vue, dont une chez les stups, le TN (transport nucléaire) – de la petite actualité.  Il faut aussi préparer la journée qui s’annonce. Ce mercredi 28 novembre s’annonce encore une fois peu chargé. Il faut seulement surveiller les lycéens, qui tiennent une assemblée générale dans la journée et sont susceptibles de lancer une action dans les rues de Cherbourg. Pas vraiment de quoi s’inquiéter…

 

La discussion entre les policiers les plus gradés du central dévie rapidement vers les événements qui ont secoué Villiers-le-Bel les nuits précédentes. 82 policiers y ont été blessés, dont le commissaire divisionnaire et un officier, touché par balle. Le commandant Lemenand remarque l’ « énergie » du Président de la République. A peine débarqué de Chine, Nicolas Sarkozy s’est en effet précipité au chevet des blessés, avant de rejoindre l’Elysée pour y accueillir les familles des deux jeunes mortellement accidentés, lors de la collision avec la voiture de police. Le commissaire Le Cavorzin réagit immédiatement. « Moi, je trouve qu’il a traîné. C’est pas en Chine qu’il doit être, quand ça crame en France… » Ancien commissaire du 3ème arrondissement de Paris, passé également par les RG, l’homme regrette qu’on ait laissé proliférer « les armes dans la banlieue » et déplore une nouvelle fois les « effets d’annonce » sur le sujet, sans qu’aucun moyen supplémentaire n’ait jamais été réellement débloqué.

 

 

 

La matinée continue par un exercice incendie déclenché à la maison d’arrêt de Cherbourg, en collaboration avec l’administration pénitentiaire et les sapeurs-pompiers. Le commissaire Le Cavorzin, qui n’a pas prévenu ses troupes, veut tester leur capacité de réaction et leur vivacité. D’une façon générale, il trouve que ses équipes ne sont pas promptes à prendre des initiatives. Un peu longues à la détente, quoi. Le comble pour des flics. La raison de cette apathie tient selon lui à une trop faible activité sur la circonscription de Cherbourg, ce qui finit par créer une routine dans les rangs. Il me confiera plus tard dans la journée que tous les policiers devraient selon lui être affectés à Paris à la sortie de l’école. « Il faut apprendre le boulot, et c’est là-bas que ça s’apprend, justifie-t-il. On y apprend la réactivité et la discipline. Ici, il y a trop de proximité entre les policiers et les gens. Je dirais même que c’est de la promiscuité. Paris, c’est une machine bien huilée. Avec plus de moyens, c’est vrai… »

 

Pour l’exercice incendie, il met ses commandants dans la confidence, qui eux-mêmes informent leurs adjoints. Le commissaire s’agace de ce que l’effet de surprise puisse s’effondrer. Il a raison plus qu’il ne le croit. La rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre dans le commissariat et les agents qui devaient originellement se rendre au sport (comme tous les mercredis matins) n’ont pas pris la peine d’enfiler leurs survêtements. Ils n’attendent qu’une chose dans la cour du commissariat, hilares : que l’alerte « surprise » soit enfin déclenchée. C’est fait à 9 h 47. Le CIC (Centre d’information et de commandement), qu’on appelle aussi le « cerveau » parce qu’il reçoit les informations et dirige les véhicules de police reliés par radio, prend l’opération en main. Côté police, tout se passe bien, selon le commissaire. Il peste néanmoins contre les sapeurs-pompiers, coupables d’après lui de ne pas les avoir avertis du déclenchement de l’exercice. Ce n’est pas la guerre des polices, mais c’est un peu le même esprit.

 

 

 

P1040345.JPGPM Beretta. C’est le nom du fantasme un peu honteux que j’ai réalisé l’après-midi. PM signifie « pistolet mitrailleur ». Un truc de guerre, quoi. Le genre de choses que l’on voit dans les films américains, qui vous font vous prendre pour Dirty Harry ou Michael Corleone… Le Beretta, c’est une portée opérationnelle de 100 à 200 mètres, un chargeur de 30 cartouches taille 9 mm, à vider coup par coup ou en rafale. Gilbert, l’instructeur, a bien voulu me laisser essayer, après les officiers. La scène se déroule sur le stand de tir du port militaire de Cherbourg. Environ 100 mètres de sable entre de hautes murailles qui recouvrent partiellement nos têtes, laissant apparaître par endroits des morceaux de ciel gris. L’atmosphère est brumeuse. De fines gouttes de pluie s’abattent sur le sol, tandis que les ogives des cartouches détonnent quand elles quittent le canon de l’arme. Au bout du terrain, les cibles. Nous tirons à 15 mètres. « Une petite distance », selon Gilbert. Pas difficile d’être précis. La preuve : c’est la première fois de ma vie que je tire et 19 balles sur 20 viennent frapper le corps ennemi représenté sur la cible. « C’est une arme très précise, explique l’instructeur. La difficulté apparaît quand on est en légitime défense. On a moins de temps pour viser. Les gens nous demandent souvent pourquoi on ne tire pas sur la main ou dans le genou. C’est simple : on n’est pas des tireurs d’élite et dans l’urgence, il est plus facile de toucher le corps. »P1040374.JPG De son côté, le commandant Ledanois, avec qui je participe à l’exercice, précise la différence entre le Beretta et l’arme de poing qu’il porte en permanence à sa ceinture. « L’arme de poing est plus facile à manier, parce qu’on peut tendre les bras et avoir plus de stabilité. Là, avec le PM, il faut se recroqueviller pour tirer. »

 

Retour au bercail après cet épisode excitant – tenir une arme de mort entre ses mains, la première fois, ce n’est pas rien. Je dois maintenant accompagner le commissaire vers une partie de sa circonscription. Je profite du trajet en voiture pour évoquer l’actualité à Cherbourg, celle d’une famille géorgienne sans papiers (un couple, deux enfants) à laquelle le préfet de la Manche a signifié un avis d’expulsion. Le sale boulot revient aux policiers, ce qui n’a pas l’air de soucier outre mesure Michel Le Cavorzin. « Il ne faut pas avoir d’états d’âme. Les états d’âme paralysent l’action. Il n’y a déjà pas assez de boulot pour les Français et les étrangers en règle, alors si on garde ceux qui sont en situation irrégulière… C’est déjà suffisamment la merde comme ça… » Malgré ce genre de propos détestables, je ne parviens pas à trouver le commissaire inhumain. Il m’apparaît même comme une personne sympathique et cultivée. L’expression « une main de fer dans un gant de velours » donne une parfaite définition de sa méthode. Son attitude volontiers lunaire et fanfaronne – il a aussi la voix de Frédéric Mitterrand – cache une personnalité beaucoup plus affirmée qu’on ne pourrait le croire. Il utilise l’humour pour désamorcer les conflits qui peuvent émerger avec ses hommes ou avec les citoyens qu’il est amené à rencontrer (ou convoquer). Un humour qu’on ne comprend pas toujours d’ailleurs, mais un humour quand même. Il n’hésite pas à balancer des vannes politiquement incorrectes à des gens qu’il connaît à peine. Pour un flic, c’est inattendu. Pas du tout le style « droit dans ses bottes et balai dans le cul ».

Par ailleurs, l’homme se dit de gauche. Quand je lui demande pour qui il a voté lors de l’élection présidentielle, il répond ne pas voir déposé un bulletin « Sarkozy » dans l’urne, ajoutant : « je ne comprends pas le consensus autour de Sarkozy. Personne n’a l’air de se rendre compte que tout n’est que des effets d’annonce, et qu’avec lui, on va perdre plein de droits sociaux. » Je reste silencieux, un peu interloqué, repensant à ce qu’il me disait quelques instants plus tôt sur sa politique en matière d’expulsions. « Souvent, les gens ne conçoivent pas que l’on puisse avoir le cœur à gauche, et rester ferme tout en étant juste. » Ah, d’accord.

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Q 05/12/2007 07:17

bah il est ségo, l'ordre juste.