POLICE ACADEMY - EPISODE 4

Publié le par Jérôme Lefilliâtre

 

Une semaine « embedded » dans le commissariat de police de Cherbourg (Manche), ça fait un peu peur au début, mais finalement ça se passe bien. Chronique d’un dépucelage en 6 épisodes.

 

Jeudi 29 novembre

 

 

 

Rendez-vous est pris ce matin avec le commandant Lemenand, qui dirige la Brigade de sûreté urbaine. La BSU, au sein du commissariat de police, ça rappelle les séries américaines, mais appliquées à Cherbourg. On y trouve plusieurs unités : la police scientifique (cf. Les Experts), le flag’ (cf. la Strike Team de The Shield), la brigade des mœurs (cf. Dutch et Claudette, toujours dans The Shield) ou encore la brigade de recherche, qui traite les affaires au long cours, parmi lesquelles les stups, les affaires financières, les braquages… Malgré des effectifs et des moyens que le commandant Lemenand juge « insuffisants » - il y a définitivement consensus sur ce sujet entre tous les fonctionnaires de police -, le point commun des unités de la BSU est l’investigation. Tous les flics qui traînent dans les couloirs de cette partie du commissariat bien séparée du reste sont ce que l’on appelait naguère des inspecteurs. Contrairement aux policiers de l’USP (Unité de sécurité de proximité), ceux qui patrouillent sur la voie publique, les hommes de la BSU ne sont pas en uniforme. Ils ont le droit de travailler en civil. Ils sont réputés plus bordéliques, plus paresseux et plus réfractaires à l’autorité. Parmi eux, la hiérarchie se fait effectivement beaucoup moins sentir. L’atmosphère est détendue. Les mecs rigolent, passent leur temps à se chambrer et ne tardent pas d’ailleurs à en faire de même avec moi.

 

Un gradé du commissariat m’explique que la BSU a un mode de fonctionnement bien spécifique. « C’est un groupe très autonome, je dirais même que c’est une bande. » « On a beaucoup plus de liberté, confirme le commandant Lemenand. Ca attise quelques jalousies, même si peu de monde finalement se presse au portillon pour nous rejoindre. » Il suffit de passer quelques minutes dans leur unité pour comprendre que l’on se trouve dans un milieu à part. Des affiches de films et de mangas ornent les murs des bureaux. Des disques de Thiéfaine, de Radiohead ou de Jeff Buckley remplissent les étagères. Pour la première fois depuis que je traîne dans le commissariat, je remarque la présence d’un livre. Quatre jours après le début de la semaine. Quand même. On trouve dans la pièce de travail de l’un des membres de l’équipe trois feuilles de papier punaisées au mur, sur lesquelles sont inscrites des citations littéraires et philosophiques, surmontées des photos de leurs auteurs : Baudelaire, Freud et Cocteau. Quand je fais remarquer que c’est plutôt inattendu à l’intérieur d’un commissariat, on me répond : « c’est parce que vous avez encore des préjugés sur la police… »

 

Aux stups, on me raconte l’actualité du moment. Les overdoses (OD en langage policier) se sont multipliées ces derniers mois. 5 cas en un peu plus d’un an, c’est du jamais vu à Cherbourg. Depuis janvier, la brigade a saisi 650 grammes d’héroïne, 600 grammes de cocaïne, 7,5 kilos de cannabis. Le tout représente un montant d’environ 30 000 euros. Un chiffre en légère augmentation. Ce qui a explosé, c’est le nombre d’affaires que les stups doivent traiter. « On n’est plus dans la toxicomanie d’il y a vingt ans, explique l’un des policiers. Il y a de moins en moins de shoot et de plus en plus de snif. Surtout pour l’héro. » La brigade s’inquiète de la démocratisation de cette drogue ces dernières années. « Il y a 15 ans, 15 kilos de shit, c’était l’affaire de l’année, relativise le commandant Lemenand. Si on chopait un kilo de poudre, on devenait les superflics de France. La coke ne circulait pas vraiment, elle était réservée à une élite, dans le show-business par exemple. Quant à l’héroïne, c’était 1 000 euros le gramme. » Rien à voir avec le marché d’aujourd’hui. On trouve désormais le gramme d’héro partout, pour seulement 60 à 70 euros. Qui a dit que le pouvoir d’achat des Français avait reculé ?

 

Les réseaux de trafic d’héroïne ont leur source aux Pays-Bas, où l’on peut acheter le gramme pour seulement 10 ou 15 euros. Son commerce peut donc rapporter très gros. Et c’est beaucoup plus facile à transporter. Il s’agit en effet de volumes réduits par rapport au cannabis. Du coup, la poudre blanche (qu’il s’agisse de coke ou d’héro) a fait une entrée en force dans les soirées cherbourgeoises, et pas seulement dans les cercles de toxicomanie. « On en trouve chez les enfants de "bonne famille", précise un gars des stups. Ceux qui en prennent n’ont pas l’impression de se droguer, parce qu’ils sniffent et ne se piquent pas. Alors que c’est le même danger. »

 

Comment travaille-t-on chez les stups ? Tout le monde reconnaît que le milieu de la drogue est très difficile à pénétrer. Les policiers aiment répéter que tout peut se jouer sur un détail, qui devient peu à peu un élément, puis un dossier, etc. Mais il existe d’autres techniques efficaces, comme le traditionnel interrogatoire. Mes interlocuteurs m’expliquent qu’ils n’attachent pas une grande importance à l’usager de cannabis qui fume un joint sur la voie publique. Le seul intérêt qu’il représente, c’est ce qu’il peut dire, en vue de remonter le réseau. Rien de plus. Autre méthode d’investigation, plus indirecte : le « tonton ». C’est le terme qu’on utilise côté flics. Côtés dealers, on appelle ça plutôt une « balance » ou une « donneuse ». « Les tontons, ils parlent souvent à cause d’un litige financier, raconte l’un des agents. Ou alors, parce qu’ils sont plongés dans le milieu, et que c’est pour eux une façon d’en sortir. »

Les dossiers gérés par la brigade sont souvent lourds. Ils peuvent durer plusieurs mois et demandent une implication patiente. C’est là toute la différence avec les policiers qui servent en uniforme au sein de l’USP. Ces derniers sont envoyés sur des missions ponctuelles, à plus court terme. Le commandant Lemenand, chef de la BSU, n’imagine pas une seconde quitter son unité d’investigation pour rejoindre la « tenue », comme on dit. « Attention, ce n’est pas une critique, ce n’est pas péjoratif, précise-t-il. On a besoin d’eux pour fonctionner. Mais ça ne me correspond pas du tout… » Eh oui, la police n’est pas une administration uniforme. Elle recouvre des visages bien différents.

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