It's a free world...

Publié le par Louis

ken-loach.1180260649.jpgLundi 10 décembre, 19h30, près de 500 personnes sont massées dans la plus grande salle de cinéma d'un complexe du centre de Paris. Ce soir on joue en avant-première « It's a free world », le nouveau film de Ken Loach. Le réalisateur britannique est bien connu du public français, lui qui a déjà reçu deux fois la Palme d'Or à Cannes, pour « Land and Freedom » en 1995 et « Le vent de lève » en 2006. Ses films sont tous marqués par une forte conscience sociale et un engagement politique affirmé (il avait appelé à voter Besancenot aux dernières élections présidentielles françaises), et son dernier long-métrage ne déroge pas à la règle.

 

« It's a free world » traite en effet des travailleurs immigrés en Angleterre, notamment originaires de l'Europe de l'Est, que l'on fait venir en leur promettant monts et merveille et qu'il s'agit en fait d'exploiter à moindre coût. Le personnage principal du film, Angie, est une ancienne collaboratrice d'une entreprise de recrutement de travailleurs étrangers, qui décide de monter sa propre boîte dans le secteur avec une associée, Rose. Petit à petit, l'activité se développe, l'engrenage dans lequel elles ont mis le doigt se met en branle, et la logique de profit prend de plus en plus le pas sur la raison humaine, jusqu'à outrepasser la loi.

 

A la fin du film, Ken Loach entre dans la salle, accueilli par une standing ovation. Il va rester une demi-heure pour répondre à quelques questions à chaud de l'assistance. C'est cette séance de questions/réponses, assez éclairante, que j'ai voulu retranscrire plutôt que de faire une critique du film que vous aurez tout le loisir de découvrir par vous mêmes...

 

Pourquoi avez-vous choisi de traiter ce thème du travail immigré du point de vue de l'exploiteur plutôt que de l'exploité ?

Effectivement, on aurait pu faire un film en suivant un travailleur immigré depuis son départ de son pays jusqu'à son arrivée en Angleterre, puis décrire sa vie sur place. C'est la construction classique. Il m'a semblé plus intéressant, plus déroutant, d'essayer de montrer la logique de l'exploiteur plutôt que celle de l'exploité, car elle est plus complexe et plus insidieuse.

Par exemp
le, dans le film, le personnage d'Angie nous est sympathique au départ : elle se fait harceler à son travail, se fait licencier car refuse les avances de ses supérieurs, décide de prendre son courage à deux mains et de monter sa propre entreprise... Mais au fur et à mesure du film elle va changer, et les logiques qui sous-tendent se changement son mises à jour. Angie quelque part symbolise un peu « l'air du temps ». On nous demande à tous d'être des entrepreneurs aujourd'hui...


Pourquoi avoir choisi un personnage principal féminin ?

On a choisi un personnage féminin car on attendrait plus un homme dans cette situation. C'est une volonté délibérée de montrer que les femmes ne sont pas plus douces parce qu'elles sont femmes, et qu'elles peuvent être tout aussi dégueulasses que les hommes. Vous savez, on a eu Thatcher... Elle était moins sexy qu'Angie mais bien plus terrible. L'idée c'est de faire parcourir un plus long chemin au public. Aujourd'hui encore on serait enclin à penser qu'une femme est plus sympathique qu'un homme. Le film est donc plus complexe, plus intéressant je crois.

Pourquoi vous ne montrez pas que les entreprises peuvent tout à fait réussir par des voies légales, et que c'est justement un
scandale que certaines contreviennent à la loi ?


Il y a des entrepreneurs qui n'enfreignent pas la loi bien sûr. Je crois que j'en ai rencontré un. (sic) Mais je voulais montrer toute l'importance qu'a pris ce système de travail immigré à bas salaires. Tout ce qui est dans les supermarchés est produit par des gens exploités comme ceux du film. On a calculé que le prix des fruits dans les supermarchés n'est pas possible en payant les gens légalement, avec des salaires décents. Mais on sait bien que ça arrange le gouvernement qu'il y ait des travailleurs de ce type, des working poor, pour préserver l'économie. Non seulement c'est toléré mais c'est en plus nécessaire à nos économies.

130269-1-it-s-a-free-world.jpgPour faire le film nous avons rencontré des travailleurs immigrés. On a entendu des choses horribles, on aurait pu faire un film complet à partir de toutes ces histoires qu'on nous a racontées. Par exemple, celle d'un Chinois qui est arrivé en Angleterre à l'arrière d'un camion de marchandises, qui travaillait 24 heures sur 24 pour rembourser son passage. Il est mort d'une hémorragie cérébrale. Il y a aussi cette soixantaine de Lituaniennes qui travaillent dans une exploitation agricole du Kent, avec des horaires très durs, logées dans des baraquements indécents. Nous avons demandé à l'exploitant si il ne pouvait pas embaucher des gens du coin. Il nous a répondu tout simplement : « Non, personne n'accepterait ces conditions de travail ». Et cette histoire n'est pas une exception.

Pourquoi n'insistez vous pas plus dans le film sur la responsabilité du gouvernement ?

Nous avons préféré laisser la question ouverte au public. Il y a une responsabilité collective : les syndicats doivent organiser la main d'oeuvre immigrée, ils doivent s'emparer de cette question. Dans mon pays, vous savez, il n'y a que des partis libéraux, et ce qu'on voit dans le film, c'est le monde qu'ils ont voulu. Puisqu'on ne peut pas les convaincre, il faut qu'on les remplace.

Quel est le rôle de Rose, l'associée d'Angie, dans le film ?

C'était plus intéressant d'avoir deux personnages, puisqu'il peut alors y avoir un partage des idées, du travail, des dialogues. Rose est un peu comme Angie au début mais à un moment elle ne peut plus accepter ce que fait son associée, devenue obsessive. Elle finit par apporter un point de vue moral, comme le fait le personnage du père d'Angie depuis le début.

Votre film est particulièrement intéressant parce qu'on retrouve les mêmes schémas qu'en France, avec des sans-papiers traqués et exploités...


Il est clair que c'est un problème qui dépasse les frontières. Il faut aider les immigrants partout où ils sont, et dénoncer ce système qui les pousse à quitter leurs pays en quête d'un rêve qui n'est que de la poudre aux yeux.

Comment expliquez-vous que le cinéma anglais arrive à traiter de sujets vraiment populaires, engagés, alors qu'en France pas vraiment ? Et qu'allez vous voir comme films au cinéma ?

Oh, je suis sûr qu'il y a des cinéastes français qui s'emparent aussi de ce type de sujets. Je suis allé voir un film français sorti tout récemment, « La Graine et le Mulet » [NDLR : d'Abdellatif Kéchiche], qui était très intéressant. Je suis sûr qu'il y en a plein d'autres. Sinon oui, je vais au cinéma de temps en temps...


La plupart de vos films sont sublimes. Quelles difficultés rencontre un cinéaste comme vous pour réaliser son oeuvre ? De quoi vous inspirez vous ?

Je travaille avec un scénariste écossais qui vit à Madrid. On s'envoie des articles de journaux qui nous intéressent, on s'appelle souvent, on s'échange des résultats de matches de foot, etc. J'ai du mal à expliquer mon travail comme ça... On peut nourrir son travail en s'engageant, et à travers l'engagement, les gens qu'on rencontre, les histoires qu'ils racontent, tout ça compte beaucoup. Les gens qui se battent me redonnent du courage, quand le spectacle de la politique est terriblement tragique.


Vous aimez le chocolat Cadburry ? Jeudi j'étais dans une usine Cadburry en Angleterre, ouverte depuis 200 ans, qui va être délocalisée en Pologne. L'usine est dans une petite ville et tout le monde travaille dans cette usine. Il pleuvait des cordes et il y avait pourtant 600 personnes qui ont manifesté. Dans le cortège, il y avait toutes ces histoires, des générations entières qui ont travaillé pour l'usine. C'étaient des gens très innocents, déterminés à se battre. Ils savent pourtant que l'époque ne leur est pas favorable. Et si c'est un drame aujourd'hui, c'est aussi un drame pour demain. On sait bien que la génération suivante de cette ville aura des problèmes de drogue, de divorces, etc.

Quand vous me demandez ce qui me pousse, je trouve que faire des films est une option « soft » en matière d'engagement...

Vous auriez pu traiter de la même question dans un documentaire, pourquoi avoir choisi de faire une fiction ?

Effectivement, ça aurait pu aussi être un documentaire. Mais avec un film de fiction, on peut mettre à jour les conflits de façon bien plus complexe. En écrivant les personnages de la famille d'Angie, on a voulu traiter de thèmes annexes, comme les générations d'avant, les changements dans le monde du travail, les difficultés d'élever un enfant en étant une femme seule, le point de vue de l'enfant aussi... On voulait rendre tous ces sujets implicites mais présents. Avec la fiction on peut être plus subtil. Même si il y a un propos politique dans le film et que dans sa préparation il y a une démarche de documentariste, la fiction me semble plus riche.
 
 
 
 
 

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