Le dernier des écrivains est mort

Publié le par Quentin

Argol-Manuscrit.gifJulien Gracq n’est plus. Décédé à l’hôpital d’Angers. C’est triste. Il aurait dû mourir chez lui, à Saint-Florent le Vieil, face à la Loire. Cherchant, au loin dans le brouillard de Noël, les côtes hypothétiques du Fagherstan tel Aldo dans le Rivage des Syrtes. Ou écoutant le bruit de la guerre qui est là alors que la guerre, elle, reste invisible comme dans Un Balcon en forêt ou dans le Roi Cophétua. Au moins, il est mort une nuit de grand froid et de tempête, une nuit où l’incertain est plus réel que le certain, une nuit de romantiques allemands, une nuit de surréalistes.

    Inutile de résumer sa vie, les autres y arrivent très bien, , , ou là. C’était le dernier des écrivains, c’est tout. Le dernier avec une Weltanschauung ; avec une œuvre globale où une vraie vision du monde s’épanouit ; avec une réflexion sur plusieurs dizaines d'années qui accepte l’échec ou l’impasse parfois. Beigbeder, Houellebecq ou Angot, c’est sympa mais ce n’est pas pareil.

    Julien Gracq était le dernier des écrivains, il n’y a plus que des littérateurs.
Début décembre, je l’ai eu au téléphone. Brièvement, deux minutes, trois peut-être. Sa voix était ferme, elle trahissaitt son âge mais elle révélait aussi sa vigueur d’esprit. J’avais un reportage radio à faire sur les prix littéraires. Je voulais l’interroger, interroger l’homme de la littérature à l’estomac qui au début des années 50 avait déjà des mots si juste sur la littérature d'aujourd'hui, l’homme qui n'accepta pas le Goncourt.
Il refusa.
« Ce petit pamphlet, c’était il y a bien longtemps. De toute façon, aujourd’hui, c’est pire encore. Je ne donne plus d’interviews, c’est fini tout ça, je me suis retiré. »
« Même pour un jeune journaliste qui admire beaucoup votre œuvre ? »
« Oui »

Un instant passa. Le silence. Le décor était planté. Il raccrocha.

Un ami poilu me demanda un jour, « Un monde sans dodo mérite-t-il d’être sauvé ? »
Et un monde sans Gracq ?



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baptiste 31/12/2007 01:41

j'ai encore perdu une occasion de me taire ce jour-là.. du reste, je me voyais plutôt châtain vénitien..

Q 27/12/2007 21:43

lol, oui on se refait pas.

Louis 27/12/2007 19:07

C'est marrant -si on veut- parceque j'ai tout de suite pensé à toi Quentin quand j'ai appris la nouvelle.
François : arrête de jouer les indics !

FM 26/12/2007 14:22

Comme j'ai toujous dit, le gracq, c'est la vie.
Bien sur, personne n'aura démasqué cet "ami poilu"...blond et bascoconsonant...