Tournoi des VI nations (4/6)

Publié le par François

Autres temps, autres moeurs

Il fut un temps où le tournoi des V nations était le palpitant du rugby européen. Chaque année, sa légende envahissait les téléviseurs et les foyers de France, de Navarre, et des Iles britanniques (voir chronique 1/6). Il était, en plus d'une fête populaire et conviviale, un objectif sportif et symbolique majeur pour les nations engagées, une fin en soi. Jouer et gagner le tournoi était une marque de reconnaissance dans le monde de l'ovalie; réaliser le grand chelem transformait des rugbymen amateurs (agriculteurs, ouvriers, médecins...) en légendes vivantes de leurs villages ou de leurs quartiers.

Objectivement, ce temps est  mort, même si les sentimentalistes du rugby amateur continuent de se masser devant leurs télés, d'aller aux stades ou de se déplacer à l'étranger (ah, Dublin !) tous les ans en février/mars.

Les Français ont signé son arrêt de mort sportif, en deux temps. 
C'est à la fin des années 1970 que le président de la FFR, Albert Ferrasse, ressortit des cartons une proposition d'après-guerre de tournoi mondial réunissant les grandes équipes du rugby international. Malgré les réticences britanniques, la Coupe du monde vit le jour en 1987. Et devint, avec le nouveau siècle et le passage au professionnalisme, le but ultime des équipes nationales. Le Tournoi semblait demeurer une compétition prestigieuse dans l'hémisphère nord, grâce à son histoire et à son symbolisme. 

Puis vint Marc Lièvremont et ses accolytes (pour qui, au demeurant et par ailleurs, j'ai la plus grande estime). Marqué, comme tout le rugby tricolore, par notre échec automnal, le nouveau gourou des bleus ne s'est mis qu'un objectif en tête: le mondial néo-zélandais de 2011. Vive la jeunesse et l'expérimentation, le staff appelle donc près de 35 joueurs en quatre matchs. Quitte à reléguer aux oubliettes une victoire dans le tournoi et un potentiel grand chelem pour envoyer au feu une douzaine de nouveaux bleus plus habitués à jouer le maintien en Top 14 que des matchs internationaux. 
En 1977, les coqs français avaient remporté le grand chelem avec seulement 15 joueurs (fait unique dans l'histoire), chacun jouant l'intégralité des quatre rencontres de la première à la dernière minute. Autant dire que, même si les remplacements n'étaient à l'époque autorisés que sur blessure, les temps ont bel et bien changé.

S'il est louable et nécessaire de tester des jeunes, de mettre du sang neuf dans une équipe longtemps sclérosée, le mouvement de balancier jeuniste opéré par les sélectionneurs semblent aller trop loin, et coûte un grand chelem qui, à court terme, aurait permis à l'équipe de France de préparer cette nouvelle ère sous d'augustes auspices. L'encadrement vient donc de tuer le tournoi, en le valorisant à hauteur d'une série de matchs amicaux servant à une revue d'effectif, avec des nouveaux anciens et des anciens nouveaux, et où Montpellier est mieux représenté que Toulouse.
Jusqu'à ces dernières années, les essais se faisaient dans le cadre des tournées d'automne et d'été, et de leurs fameux "test matchs" en terres australes. Le tournoi, c'était du sérieux. Le comportement du trio Lièvremeont-N'Tamack-Retières fait maintenant du tournoi une tournée européenne, ni plus ni moins. 

Il faut par ailleurs ajouter à cela que la prochaine tournée du XV de France en Australie (du 28 juin au 5 jullet) sera concomitante avec les demi-finales et la finale du championnat de France. Pour être clair, les joueurs de Toulouse, Clermont, Paris et Biarritz  (car c'est bien d'eux qu'il s'agira) ne pourront pas jouer avec les bleus car retenus en club. L'occasion aurait donc était belle de tester les nouveaux talents (et il y en a !) de Montpellier, Bourgoin ou même Auch  lors de ces matchs face aux Wallabies australiens.

En prenant le pari d'avancer au plus tôt possible l'apparition des nouvelles têtes, les sélectionneurs du XV de France ont sacrifié le but sportif du tournoi des VI nations et renier son âme, ce qui est un grave péché en ovalie. Ils ont aussi condamné des joueurs, les meilleurs nationaux actuels à leurs postes (Mignoni, Emmanuelli), à faire une croix sur le maillot bleu pour cause de limite d'âge, et les cadres pré-trentenaires laissés à la maison (Bonnaire, Dusautoir) à vivre sans certitudes ni confiance. 

Espérons que, dès l'année prochaine, la revue d'effectif prendra fin, et que la France ne galvaudera pas cette institution qu'est le tournoi des VI nations, s'y allignera pour la victoire et les annales.

Publié dans Chroniques

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